Au sein d’une société en voie de sécularisation, quelle place pour la voix des chrétiens dans le débat fondamental sur l’euthanasie ? Celle-ci est une atteinte irréversible à un interdit jusqu’alors préservé et pourtant remis en cause : celui de la valeur inaltérable et inviolable de toute vie humaine.

Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, l’action médico-sociale s’est développée progressivement sur deux axes, l’un chrétien, l’autre républicain, pour aboutir à un phénomène de « laïcisation du social ». Ces deux cultures cohabitent de manière apaisée au sein des structures de santé, qui ont appris à conjuguer leurs héritages spirituels, idéologiques et scientifiques (1).

J’aimerais honorer le dévouement remarquable de tous les personnels de santé qui s’investissent sans compter, n’oubliant pas les aumôniers d’hôpital, ministres du culte, visiteurs et diacres qui œuvrent dans l’ombre et la discrétion auprès de ceux et celles qui souffrent pour leur apporter l’espérance et la compassion au nom du Christ.

Faciliter l’accès aux soins palliatifs

Le caractère sacré de la vie et la centralité de la dignité humaine qui imprègnent l’éthique chrétienne nous amènent, nous chrétiens de toutes sensibilités, à nous interroger aux côtés des professionnels de santé et des élus de la République à propos de cette « rupture éthique » que provoquerait un « droit au suicide » en France. Chez les évangéliques, nous pensons que « toute inscription de l’euthanasie ou du suicide assisté dans la loi aboutirait à une remise en cause du principe de solidarité et du rapport à la société rendant plus fragile encore la situation des plus vulnérables ».

Je ne pense pas qu’une société, qui au nom de la « liberté » accorderait à ses citoyens le droit à l’autosuppression, serait pour cela plus fraternelle et égalitaire. Ne serait-il pas préférable, dans un premier temps, de faciliter l’accès aux soins palliatifs pour qui en a besoin du fait de l’inégalité géographique avant d’envisager de faire évoluer la loi ?

Nous le constatons, soignants comme patients, la qualité des soins est soumise à une pression permanente liée à l’exigence du concept selon lequel « la santé devrait être rentable ». Je crains que l’euthanasie remplace à court terme les soins palliatifs, au prétexte qu’elle est plus économique pour la société…

Risque de dérives

Je veux faire confiance à l’éthique de mes contemporains, mais redoute dans le même temps qu’une forme de logique économique morbide traverse l’esprit de certains groupes financiers de santé qui auraient intérêt à voir leurs patients atteints de longues maladies coûteuses faire le choix de partir.

Le risque de dérives est réel, car, en débridant le côté obscur de l’âme humaine, certains pourraient être tentés d’utiliser cette nouvelle loi comme un « accélérateur d’héritage », lorsqu’un parent possédant des biens tarde à quitter la terre des vivants… « Le progrès d’une société, comme nous l’a appris l’histoire du XXe siècle, se mesure aujourd’hui à sa capacité de développer la solidarité, en protégeant et en entourant les plus faibles et non à faciliter leur disparition », rappelle Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel et président d’honneur du Comité consultatif national d’éthique.

Des « charges pour la société »

Dans mon expérience de « pasteur de terrain », j’ai régulièrement entendu les personnes malades ou très âgées isolées socialement dire qu’elles se pensaient êtres devenues une forme de « charges pour la société », et que la pensée de partir pour « laisser la place » aux bien-portants les habitait. La bienveillance, l’amour, l’accompagnement psychologique et spirituel viennent souvent chasser chez ces personnes tout désir de suicide ou de décès précoce. Ne cédons pas à une forme d’« utilitarisme » qui ne dit pas son nom.

Qui décidera d’une « fin de vie » pour les personnes handicapées mentales qui ont une altération du discernement et du pouvoir de décision ? Avec tout le respect et l’admiration que je porte à cette profession, les cadres de santé risqueraient de se retrouver plus fréquemment dans la position délicate de « magistrats » décidant du sort final des personnes qui leur sont confiées…

Régler des équations financières

Enfin, face au coût de la construction des équipements de santé et du manque de lits, certains de nos descendants qui auront oublié les débats que nous portons actuellement ne seront-ils pas tentés d’user de cette loi pour régler des équations financières ? Cette réforme radicale de la prise en charge des patients en fin de vie ne serait plus exclusivement destinée à soutenir, accompagner, soigner ou soulager, mais pourrait être également perçue comme donnant plutôt la mort… « Je ne remettrai à personne du poison si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion », dit le serment d’Hippocrate.

C’est dans ces périodes de crise, de souffrance et de doute que nous avons le plus besoin les uns des autres. L’avenir de ce qui fait la richesse et la beauté de notre société humaine est entre nos mains. Pétris de compassion et attentifs à la souffrance de nos semblables, vigilants concernant les risques de dérives, mon rêve est que nous puissions ensemble construire une société plus solidaire et plus aimante, du début de la vie jusqu’aux moments ultimes.

(1) La sécularisation des valeurs de l’action sociale depuis la fin du XIXe siècle : du principe de charité au principe de solidarité, Axelle Brodiez-Dolino, in Informations sociales 2018/1-2 (n° 196-197), p. 28-36.